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ENTREVUE: Jean-Pierre Viau (INT21)

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Sa carrière est née en 1986, avec le salon de coiffure Eclectic. À partir de là, il a jalonné le boulevard Saint-Laurent de lieux-cultes: Citrus, Pizzédélic, Tonie, Lq:uf, Cafétéria, Le Globe, Publix ... jusqu'au super-club Lychee, son dernier projet à ce jour, sans oublier le lifting du Toqué en 99. C'est dire si Jean-Pierre Viau, surnommé «le designer de la Main», en connaît un bout sur la question.

par Myriam Gagnon

 

0: À ton avis, quels sont les commerces qui ont donné le coup d'envoi à la Main branchée?

R: Le Café Méliès de Claude Chamberland, et Scandale, l'atelier-boutique du styliste de mode Robert Lévesque. Deux ambiances aux antipodes l'une de l'autre, qui ont attiré sur Saint-Laurent deux types de clientèles différentes, mais chacune connectée dans son genre: les intellos de gauche à la Saint-Germain-des-Prés et les amateurs de sensations fortes slyic New York, le (Tip hard du neo-hippy. Ces endroits-la possédaient une personnalité très forte, quand on entrait, on sentait qu'II se passait quelque chose. Par la suite, il y a eu le Di Salvio, le Shed, le Business des frères Holder .. C'était parti!

 

Q: Comptes-tu parmi les nostalgiques de la Ma;n popu, avec ses petits négoces multiethniques, ses ateliers de textiles et ses studios d'artiste? Pour ou contre la gentrification de la Main?

R: Plus jeune, comme beaucoup, j'ai craint de voir apparaître une autre rue Crescent consacrée uniquement au night-life, quelque chose d'artificiel sans rapport avec la réalité du quotidien urbain. Ou encore, l'invasion des magasins à chaîne, aujourd'hui. ce qui me navre, c'est la prolifération des snack-bars insignifiants, le cafouillis des mélanges. Un grand ménage s'impose si on veut vraiment faire de Sainl-laurent Ia rue du design. Les proprios de lieux branchés, eux, ont le mérite d'investir dans leur aménagement. El je ne parle pas que d'argent. D'ailleurs, faut pas exagérer: le strip comme tel occupe une superficie bien réduite, de Sherbrooke à Prince-Arthur, au·delà, on tombe vite dans le cheap, C'est peut-être ça le pire : entre les restos chic Irès portés sur le design el le genre «Pizza Madonna à 99 cents», on ne trouve rien. Heureusement qu'il ya les boutiques de vêtements pour apporter un certain équilibre, autrement le décalage serait trop fort.

 

0: Et toi, tu fréquentes les endroits design?

R: À dire vrai, les lieux qui transpirent le design m'ennui, tout y est prévisible. Avoir l'impression de me retrouver dans une page du magazine Wallpaper. ça m'énerve : on a vu ça mille fois. j'aime quand un concept m'amène ailleurs. C'est te cas des corridors de l'hôtel Saint-Paul, quelque chose de bien contrôlé dans l'atmosphère qui permet plusieurs lectures: le mystère, la clandestinité, les vieux films policiers, l'intimité. Et pourtant, c'est juste un corridor! Il y a aussi le fait que par déformation professionnelle, je remarque dans d'autres endroits tous les détails qui clochent, les finitions bâclées par exemple. Je ne peux m'empêcher de penser a la frustration du designer qui a dû se résoudre à laisser flotter, poussé dans le dos qu'il était par le client qui voulait ouvrir au plus tôt et par l'entrepreneur qui voulait terminer le chantier au plus vite. Ça gâche mon plaisir...

 

0: Ouand tu sors en ville, où vas-tu?

R: Je ne sors plus, j'ai passé l'âge (rires). Sinon dans des endroits comme Olive et Gourmando dans le Vieux-Montréal. et chez son voisin Titanic. Les proprios ont réalisé J'aménagement lui-même, mais en suivant une ligne directrice forte et en apportant beaucoup de soin aux détails. Le deuxième fait un peu destroy, le premier est plutôt granola, mais c'est correct. C’est l'image d'une vision personnelle. Ça vit là-dedans, contrairement à certains lieux oû le client a fait appel à un professionnel uniquement dans un but marketing. Genre ~ Tu va me faire ça tout blanc parce que c'est ça qui marche. Un lieu m'intéresse s'il traduit une sorte de vécu, peu importe lequel. C'est la raison pour laquelle j'ai tant aimé le Lux. Moins à cause de l'architecture que de la multiplicité de l'offre. Entre les hot-dogs moutarde, les cigarettes indonésiennes, les affiches de cinéma allemand, on partageait l'art de vivre des propriétaires qui ramenaient pour nous tout ce qui leur avait plu au cours de leurs voyages, on découvrait le monde de façon direct. Quand je suis allé à Paris la première fois, j'ai cherché en vain des lieux comme le Lux. j'étais persuadé qu'ils avaient reproduit ici les drugstores de là-bas. Hé bien, non. Le concept élait tout à fait original.

 

0: Il Y a quand même des collègues dont tu apprécies le travail?

R: Luc Lapone, celui qui a conçu le Lux. Quoique j'ai un blocage face a son Musée de l'Humour. Cette façade dorée. là, je ne vois pas bien où il voulail en venir .. Luc possède le côté classique qui me manque. C'est très réfléchi. Iravaîllé et retravaillé à l'européenne. Sauf que quelquefois, ça va trop loin dans la rigueur, tu te souviens du Sam. boulevard Saint-Laurent? Il faudrait y aller en gang parce qu'autrement. tu figeais sur place tellement c'était cérébral. Ce n'est pas facile de créer une ambiance dans un resto, C'est problématique ..

 

0: ( 'est quoi, le problème?

R: Justement, il n'y en a pas, Pas d'ambiance, je veux dire, tu rentres, tu t'extasies sur les détails de construction inventifs, les finitions parfaites.. Et puis tu pars en quête d'un restaurant plus cosy, où tu le sentiras à l'aise. Dans le design de restaurants, de bars, il faut donner la chance aux gens de s'approprier l'espace. C'est la seule façon de créer une clientèle d'habitués: ceux-la vont rendre le lieu vivant et par le fait même vont stimuler l'achalandage.

 

0: On s'accorde à dire que ta façade en porte de garage, telle que tu l'as utilisée pour te premier Pizzédélic en 1990, a changé la face du design de restaurants non seulement sur la Main mais partout au Québec. S'agissait-il d'une invention à toi?

R: En réalité, j'avais vu le système au café Future Bakery Shop de Toronto el à la brasserie La Cervoise rue Saint-Denis. L’idée m'a semblé géniale: une ouverture maximale sur la rue sans l'encombrement de fenêtres coulissantes, et à une fraction du coût. Mais, dans les deux cas, la porte avait été encastrée telle quelle, ce qui donnait aux établissements un air de garage de fond de cour. Mon apport a élé de développer l'aspect esthétique de la chose. Je voulais que la façade soit belle même quand la porte était abaissée. D'où l'idée d'en faire une partie intégrante de la façade. Par contre, j'ai été le premier à voir les possibilités qu'on pouvait tirer d'un mur arrière transparent. Avec le fond vitré, le jour traversait de pan en pan, transformant l'espace étroit du Pizzédélic en un couloir lumineux. Du trottoir, on pouvait percevoir l’animation générale du resto, jusque dans l'arrière-salle. Ça incitait les gens a entrer. -le design comme outil de marketing ~. Tu vois, on y revient toujours (rires).

 

0: Une autre de tes innovations qui a fait des petits boulevard Saint-laurent, ou ailleurs?

R: Le plafond qui t'amène ailleurs" dans le projet de Caféléria, je devais composer avec un conduit de ventilation suspendu au-dessus de la salle. Je n'avais pas trop envie de le laisser apparent, comme on le faisait dans le style techno destroy des années 80. J'ai joué tout a fait J'opposé. en le dissimulant par une sone de corne d'abondance en velours rouge, très baroque italien. C'est la quej'ai découvert l'importance d'occuper le plafond quand on veui faire rêver les gens. Si la conversation autour de la table devient plaie, tu regardes en J'air, et bof. .. tu pars!

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